L’anacoluthe

Du mot grec ανακολουθία / anacolouthia, qui veut dire « défaut de suite [logique] dans le discours », l’anacoluthe, telle que la définit dans son dictionnaire l’Académie française, est « une tournure de phrase par laquelle on abandonne une construction commencée pour en prendre une autre. » Rupture de la construction syntaxique, l’anacoluthe est « une phrase dans laquelle un mode impersonnel (infinitif, substantif verbal, participe présent ou passé) sous-entend un autre sujet que le sujet exprimé dans la proposition subordonnante » °En attendant de vos nouvelles (sous-entendu c’est moi qui les attends de vous), veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées. La syntaxe régulière exige : Dans l’attente de vos nouvelles, je vous prie d’agréer, Monsieur, mes salutations distinguées (c’est une erreur classique de la correspondance commerciale et même administrative !) « L’anacoluthe est considérée comme une faute grossière. Elle est en général le signe de l’inculture et de l’écriture hâtive. »Henri MORIER, DPR, p. 102. // ID., ibid, p. 103. — Ainsi, cette phrase
enregistrée sur un répondeur téléphonique : « Absente en ce moment,
°veuillez laisser un message après le signal sonore. » Ou encore, inspirée
de la formule commerciale « Satisfait ou remboursé », cette inscription
publicitaire figurant sur une auto-école : « Réussite assurée ou °remboursé ».
La terminaison masculine, se distinguant à peine oralement de la terminaison
féminine (e muet), n’excuse en rien la formule ; le participe remboursé est
instinctivement rapporté à réussite. Il faut donc au moins ajouter :
« ou candidat – voire échec (!) – remboursé ».

Ainsi, les phrases suivantes sont considérées comme fautives : Etant tombé sur la tête, le médecin m’a donné un certificat médicalCet exemple est peu flatteur pour le praticien, qui, d’une manière parfaitement
inconsidérée, a délivré un certificat médical à quelqu’un ne le méritant pas !
Par ignorance de la grammaire, l’auteur de cette phrase fait de ce médecin un
imbécile – car tel est le sens de l’expression métaphorique et populaire être
tombé sur la tête. Quant aux autres exemples, il faut les corriger comme suit :
Connaissant … je suis sûr que ma demande… ; Très distrait, il n’a pas le sens…
. – Connaissant votre générosité, ma demande ne saurait être mal reçue. – Très distrait, le sens des réalités lui fait défaut. – Les portables (sic) doivent impérativement être éteints avant de pénétrer dans le service.Inscription lue autrefois à l’entrée de l’Hôpital cantonal de Genève !
Stricto sensu, la phrase signifie que les téléphones entreront seuls dans
le service, leurs utilisateurs restant dehors ! Les malades apprécieront
ce genre de visiteurs. Ce sont vraiment des téléphones mobiles au sens
propre du terme, contrairement aux « portables » (anglicisme pour portatif) qui,
comme leur nom l’indique, doivent être portés par les utilisateurs
(ces appareils ne pouvant être employés que dans un rayon restreint
autour de l’appareil fixe auquel ils sont raccordés).

« Monsieur, N’ayant pas donné suite à notre contrôle d’affiliation depuis plus de trois mois, nous procédons à l’affiliation d’office… » Les participes présent et passé n’ayant pas de sujet exprimé, ils doivent être rattachés à celui du verbe principal, en l’occurrence nous (procédons). Or il est évident que c’est le monsieur qui n’a pas donné suite au contrôle, c’est pourquoi il faut écrire : Comme (ou étant donné que) vous n’avez pas donné suite à notre contrôle, nous procédons…

Il existe toutefois des anacoluthes admissibles, le contexte étant suffisamment clair pour qu’on ne puisse se méprendre sur le sens de la construction, comme dans les citations d’auteurs françaisCes exemples sont empruntés au Bon usage (§ 328), qui, dans la notice historique,
rappelle qu’à l’époque classique, la règle était loin d’être aussi contraignante :
Etant devenu vieux, on le mit au moulin (J. de La Fontaine) :
aujourd’hui il faut écrire : Etant devenu vieux, il fut mis au moulin ;
En disant ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeux (Fénelon), au lieu de :
En disant ces paroles, il se mit à pleurer. Cet ancien usage a subsisté dans des
formules proverbiales : L’appétit vient en mangeant ; La fortune vient en dormant.
— Cette notice relative à l’anacoluthe est reprise du Manuel de stylistique française,
pp. 249-252.
ci-dessous:

  1. L’épithète se rapporte à un complément : A peine arrivé, des mains de fer s’emparèrent de moi. (V. Hugo)
  2. L’épithète se rapporte à un nom impliqué par un possessif : Parvenus sur la terrasse, leur regard se perdit d’un coup au-delà de la palmeraie. (A. Camus)
  3. Enfin, tournure plus hardie, l’épithète ne se rapporte à aucun élément explicite : Sitôt sortis de Sousse et de l’abri de ses collines, le vent commença de souffler. (A. Gide) – Cette défense ne peut être levée qu’en observant les mêmes formalités. (Code civil, art. 514)

L’anacoluthe se justifie souvent dans la conversation, et par conséquent dans le théâtre ou dans les parties dialoguées d’un récit. Dans la langue soignée, en revanche, on évitera les ruptures de construction trop hardies, qui ne peuvent que gêner le lecteur sensible, lui laissant la désagréable impression que l’auteur ne s’est guère donné la peine de chercher une formulation meilleure.

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