Les impropriétés de termes

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Enfin les IMPROPRIÉTÉS DE TERMES, genre d’erreurs extensible à l’infini, celles-ci ressortissant souvent à l’une ou l’autre des catégories énumérées ci-dessus et, de ce fait, battant tous les records de fréquence, tant les formes et les degrés d’ignorance linguistique sont multiples !

« L’emploi d’un mot à contresens est une des fautes contre la langue qu’on peut le plus déplorer. Chaque mot ayant une valeur propre, il est indispensable de s’en tenir à cette définition si l’on veut être compris de tous. De là l’utilité de consulter un dictionnaire dès que l’on doute du sens d’un mot. » (A. V.THOMAS, op. cit. s.v.)
Mais ouvre-t-on encore un dictionnaire de nos jours ? Poser la question,
c‘est y répondre !… A lire ce qui s’écrit aujourd’hui, on est en droit
d’en douter sérieusement. Et pourtant, quoi de plus instructif non seulement
que la consultation d’un dictionnaire, mais même la lecture suivie de pages
de dictionnaires ! — A chaque utilisateur de répondre en son âme et conscience
à cette question
Une des plus célèbres impropriétés citées par l’ancien correcteur des éditions Larousse est due à Marcel Proust, qui situe les vertèbres… dans le front ! “Son triste front pâle, où les °vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épine.” C’est veines qu’aurait dû écrire l’auteur d’A la recherche du temps perdu.

Faux sens, contresens, non-sens :
Le point commun de ces trois catégories d’erreurs est en premier lieur d’ordre lexical : méconnaissance du ou des sens des mots, indigence de vocabulaire, ignorance de nombre de termes spécifiques (terminologie), insensibilité linguistique en général et syntaxique en particulier. Or, plus on sera conscient de ce que l’on dit et de la manière dont on le dit, moins on commettra de fautes de ce genre ! Comme l’écrit Anatole France dans le Génie latin à propos de la langue de La Fontaine :

« La Fontaine aimait les mots et savait les choisir. On n’est écrivain qu’à ce prix. Les mots sont des idées. On ne raisonne justement qu’avec une syntaxe rigoureuse et un vocabulaire exact. Je crois que le premier peuple du monde est celui qui a la meilleure syntaxe. Il arrive souvent que les hommes s’entr’égorgent pour des mots qu’ils n’entendentCe verbe doit être pris dans son sens ancien, étymologique et littéraire de saisir par l’intelligence ; le substantif en est l’entendement, qui désigne la faculté de comprendre… Pour le reste, l’actualité montre que cette phrase doit malheureusement être comprise au sens propre. pas. Ils s’embrasseraient s’ils pouvaient se comprendre. Rien n’importe au progrès de l’esprit humain autant qu’un bon dictionnaire qui explique tout, comme fait celui de Littré. »

Exemples de faux sens : Une scootériste a été °emboutie par l’arrière au lieu de heurtée à l’arrière (on ne peut emboutir qu’une chose) – Il a subi bien des °avatars dans sa vie : n’en déplaise à Wikipedia, qui y voit une ‘opinion personnelle’, l’auteur de cette remarque n’ayant pas compris que A. V. Thomas n’est pas un quelconque quidam, mais l’auteur d’un dictionnaire !) avatar – terme tiré du sanskrit avatâra signifiant descente et employé pour désigner « chacune des incarnations de Vichnou » (A. V. THOMAS, op. cit., s.v.) – n’a jamais les sens de mésaventure ni de malheur, voire d’avanie (peut-être par rapprochement erroné avec le terme populaire d’avaro, qui n’est pas une avarie !) Très en vogue actuellement (cf. Wikipedia) « il se dit par extension et familièrement du changement ou de la transformation d’un objet ou d’une personne qui en a déjà subi plusieurs : innombrables sont les avatars de certains hommes politiques. » (R. BAILLY, Dict. syn. l. fr., art. « métamorphose »).
Les détenteurs de molosses devront suivre un °écolage très astreignant. L’helvétisme écolage désigne en Suisse romande les frais de scolarité d’un élève d’une école privée. Dans le cas particulier, c’est évidemment d’une sorte de dressage qu’il s’agit. Quant à l’adverbe très, il est superflu. – Tout contrevenant sera °amendé (au lieu de se verra infliger une amende, devra payer une amende). Amender un texte par exemple, signifie le corriger, l’améliorer. – J’ai acheté ce pantalon dans un magasin d’articles °de seconde main : pour un pantalon, c’est plutôt paradoxal !… Considérée par la plupart des gens comme un anglicisme, et préférée de ce fait, cette expression est, comme beaucoup, mal “traduite” de l’anglais, puisqu’elle signifie en fait d’occasion. On a donc, dans cet emploi de la locution de seconde main, affaire à un faux sens, car, en français, de seconde main s’utilise à propos d’un texte ou d’un ouvrage dont les éléments ont été puisés chez divers auteurs (par exemple un livre d’histoire, redevable aux travaux d’historiens antérieurs), par opposition à un ouvrage d’érudition de première main, dont l’auteur a travaillé directement sur les sources (documents d’époque, archives, manuscrits, correspondance, etc.)

Exemples de contresens : Tâchez de réduire les risques au °maximum, au lieu de réduire, de limiter au minimum ; ou alors réduire, limiter le plus possible les risques. ― A noter que maximum étant un superlatif neutre latin, l’expression °au grand maximum est un pléonasme. Il en va de même des expressions un maximum °à ne pas dépasser, et d’un minimum °au-dessous duquel il ne faut pas descendre.

Vous n’êtes pas sans °ignorer qu’il brigue ce poste : en vertu de l’adage latin duplex negatio = affirmatio, soit le principe selon lequel deux négations authentiques équivalent à une affirmationcf. la critique linguistique que font de ce principe G. & R. Le BIDOIS au § 1796
de leur Syntaxe du français moderne, vol. II.
, ignorer signifiant ne pas savoir, il faut dire : vous n’êtes pas sans savoir, ou, plus naturellement, vous savez sans doute… Si la formule a tant de succès, c’est parce que c’est une fausse élégance !

Une °session de cours, de conférences, de séminaires, etc., au lieu d’une série de cours, de conférences…. Du latin sessio, subst. fém. dérivant du verbe sedere, qui veut dire être assis, siéger, une session marque un temps d’arrêt, une pause dans un processus, dans une succession de faits, d’événements ; c’est pourquoi on parle d’une session parlementaire, durant laquelle les députés siègent au parlement ; d’une session d’examens, qui interrompt le déroulement normal des cours ; l’administration suspend ceux-ci pour permettre aux professeurs de siéger dans les jurys d’examens et aux candidats de s’y présenter. Or le mot de cours traduit un mouvement, réel ou apparent, un écoulement : un cours d’eau, le cours d’un fleuve, le cours de la vie, le cours de l’histoire, le cours d’un astre, une affaire qui suit son cours, une procédure en cours, etc. Au sens d’enseignement, acception qui date du XIVe s., l’expression suivre un cours confirme la nuance de déroulement, de développement, d’enchaînement. Suit-on qqch de statique ? Cette remarque concerne également des termes comme conférence, séminaire, etc.

Les sympathisants de la bande avaient observé jusqu’ici un silence °retentissant !!! Oxymore certes saisissant, mais indéfendable !

Exemples de non-sens : L’équipage gouvernemental (…) passe au large des récifs sur lesquels il se serait naguère °empalé [au lieu de fracassé] ; et puis l’on parle plutôt d’une équipe gouvernementale. – On savait que l’équipe de Malte n’allait pas enrayer la mécanique, mais les °locauxà propos du substantif local , v. les anglicismes, ci-dessus. ont mis un quart (de quoi ? d’heure ?) pour °ajuster la mire (?) (…) puis terrasser définitivement °l’adversité. Sans commentaire !… Les pages sportives sont une mine de tournures ahurissantes… — Et que dire de cette phrase tirée d’un ouvrage de psychanalyse : Le déni de castration en tant qu’exigence d’autrui (?) plonge, catapulte le sujet dans une position masochiste extrême. Ça part vraiment dans tous les sens, à défaut d’en avoir un…

Citons enfin un terme qui fait fureur aujourd’hui : l’adjectif épicène, qui  figure dans le titre d’un “ouvrage de référence” en usage dans l’administration de la République et canton de Genève : le Guide romand d’aide à la rédaction administrative et législative °épicène ! Outre l’accumulation maladroite de trois adjectifs épithètes, ce titre présente une flagrante impropriété de terme, celle de  l’adjectif épicène précisément.

Langage °épicène rédaction °épicène : pour savoir en quoi ces appellations sont parfaitement ineptes, l’utilisateur se reportera au menu intitulé les termes épicènes.

Mais le gros des impropriétés de termes appartient à la catégorie des paronymes, terme désignant des mots se ressemblant et qui, de ce fait, peuvent être facilement confondus, comme acceptation / acception, attention / intention, luxurieux / luxuriant, original / originel / originaire, précepteur / percepteur, prodige / prodigue, recouvrer / recouvrir (mais retrouver à la place de recouvrer est un solécisme) vénéneux / venimeux, etc.

Une graphie fautive peut entraîner un certain type d’impropriété de terme : c’est le cas d’homonymes que ne distingue en général qu’une lettre supplémentaire – balade (syn. fam. de promenade) / ballade (poème à forme fixe) – ou, plus souvent, un accent circonflexe de nature diacritique qui surmonte les participes passés dû, crû, mû, des verbe devoir, croître et mouvoir au masculin singulier seulement. L’accent circonflexe permet de les distinguer de l’article contracté du, du participe passé du verbe croireMais, bien que ces deux substantifs viennent du verbe croître,
on écrit le cru sans circonflexe, dans le sens de vignoble
(un vin de cru, un grand cru), car il n’a pas d’homonyme,
et la crue (la montée des eaux d’une rivière).
, de la lettre grecque mu (μ) correspondant au m de l’alphabet latin et servant de symbole mathématique.

Pour la même raison on distingue graphiquement parlant la préposition sur de l’adjectif sûr,-e, voulant dire certain ou bien, dans un autre contexte, aigre, acide ; les substantifs la cote (cotisation, valeur) de la côte (l’os, la pente) ; la tache (marque, souillure, du verbe tacher) de la tâche (devoir, travail, de tâcher de) ; les verbes pêcher (des poissons) de pécher (commettre une faute, dans la langue religieuse, d’où le péché, que l’on se gardera de confondre avec le pêcher (arbre fruitier), etc.

Enfin l’accent circonflexe permet de distinguer des formes verbales homographes, telles que la 3e personne du passé simple de l’indicatif des verbes des  e2e et 3e groupes : elle finit, il obéit, elle partit, elle vit, elle voulutCette confusion est on ne peut plus fréquente ! On notera que la 3e pers.
du sing. du passé simple des verbes du 1er groupe (infinitif en -er) n’a
pas de t final : il regarda, elle pria, etc., et l’on se rappellera que
l’accent circonflexe ne surmonte au passé simple que les terminaisons des
deux premières personnes du pluriel des trois groupes : nous regardâmes,
vous regardâtes, nous vîmes, vous vîtes, nous tînmes, vous tîntes (verbe tenir),
nous fûmes, vous fûtes, etc.
, elle sut, il conçut, etc., de la personne correspondante du subjonctif imparfait : qu’elle finît, qu’il obéît, qu’elle partît, qu’elle vît, qu’elle voulût, qu’elle sût, qu’il conçût, etc.

L’accent grave aussi s’emploie comme signe diacritique, notamment sur les voyelles a, u et e, ce qui permet de distinguer des homonymes. La préposition à se distingue de la 3e personne du singulier de l’indicatif présent du verbe avoir ; de même, les adverbeet çà ne se confondent pas avec l’article féminin singulier la et le pronom démonstratif ça. marquant le lieu, se différencie de la conjonction de coordination ou.
Enfin, sur la voyelle e de dès, l’accent grave permet de distinguer cette préposition de l’article pluriel (défini contracté ou indéfini) ; sur l’ancien article contracté ès, il le distingue de la 2e personne du singulier de l’indicatif présent du verbe être.
Dernière catégorie d’impropriétés, celles de termes modifiés d’expressions consacrées par l’usage. Ainsi °mettre [au lieu de jeter] de l’huile sur le feu, °suivre [au lieu de faire] des études (en revanche ou dit bien suivre un cours, assister à un cours, à une conférence, par opposition à donner un cours, une conférence), le blessé a été transporté °en urgence à l’hôpital, [au lieu de transporté d’urgence, en ambulance, pour être admis aux urgences, c.à-d. dans le service hospitalier des urgences] ; le gouvernement °envoie (au lieu d’expédie) les affaires courantes, ce règlement doit entrer en °force (au lieu d’entrer en vigueur) le 1er janvier prochain ; dès cette date, il aura force de loi. En revanche, on dira revenir en force à propos d’un ancien engouement, d’une mode, et entrer de force dans un lieu barricadé, etc.

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