La forme et le fond

La forme et le fond (ou contenu) : une relation étroite

      Cette célèbre distinction ne fait pas l’unanimité des critiques ni des stylisticiens : faut-il les dissocier, comme le pense Roger Martin du Gard, pour qui le fond et la forme sont aussi distincts que le lièvre et sa sauce. Est-ce que le lièvre naît en civet ? Ou bien ces deux notions sont-elles, au contraire, étroitement interdépendantes, selon l’expressive formule métaphorique de Flaubert : La forme est la chair même de la pensée, comme la pensée est l’âme de la vie ?

On sait que le solitaire de Croisset cultivait la forme à son plus haut degré, souffrant le martyre avant que le style d’une page lui donnât entière satisfaction. Conscient de sa vocation d’artiste, il estimait que « le but de l’art, c’est le beau avant tout », faisant ainsi écho à cette opinion de Victor Hugo :

      Forma [en latin], la beauté, le beau, c’est la forme. Preuve étrange et inattendue que la forme, c’est le fond. Confondre forme avec surface est absurde. La forme est essentielle et absolue. La forme et le fond sont aussi indivisibles que la chair et le sang.

      Ainsi, la forme est la pierre de touche de toute composition écrite, garante qu’elle en est d’intelligibilité et de permanence. Comme l’écrit Antoine AlbalatQui rappelle fort opportunément que forma,
en poésie latine, signifie en bonne part beauté,
à l’instar de son équivalent grec μορφή / morphè,
dans la langue des poètes.
, dans L’art d’écrire enseigné en vingt leçons(26e éd., 1926, p. 44) Publié en janvier 1899 à Paris,
chez l’éditeur A. Colin, ce petit ouvrage connut
un immense succès, puisqu’il était réédité presque
chaque année jusqu’au début des années 30.
:

« Ici intervient la fameuse distinction du fond et de la forme. Les uns les séparent et les différencient : le fond, ce sont les matériaux, les pensées, la substance, le sujet ; la forme, c’est l’expression, le revêtement, l’habillement. Cela fait deux choses à part. Les autres disent le fond et la forme ne font qu’un ; on ne peut pas plus les séparer que le muscle de la chair. Il est impossible d’exprimer une idée qui n’ait pas une forme, comme on ne peut concevoir une créature humaine qui n’ait pas une âme et un corps. Quand on change la forme, on change l’idée, et de même la modification de l’idée entraîne celle de la forme. Travailler la forme, c’est travailler l’idée. La forme colle sur l’idée. Cette théorie est la vraie, et il faut s’y tenir. »

Il arrive néanmoins que, dans certains cas, on doive les dissocier, pour des raisons didactiques et pédagogiques notamment. Tout artificielle qu’elle est, cette dissociation est utilisée pour la correction de compositions et de dissertations, les deux critères d’évaluation étant affectés chacun d’un coefficient différent. Cela permet de ne pas désavantager le fond au détriment de la forme, dans le cas où les idées sont bonnes, mais l’expression écrite approximative, ce qui, soit dit en passant, nuit immanquablement au développement et à l’argumentation. C’est ainsi qu’on relève pour les sanctionner les négligences lexicales et grammaticales, les maladresses syntaxiques, les faiblesses de style, quand ce ne sont pas, phénomène malheureusement de plus en plus fréquent, de nombreuses, et même grossières fautes d’orthographe. Le contraire se présente aussi : forme excellente mais fond un peu sommaire. Aussi bien, plutôt que de dire : le fond est bon, mais la forme est mauvaise, ce qui en définitive n’a guère de sens, mieux vaut dire : Si vous améliorez la forme, le fond s’en trouvera du même coup amélioré lui aussi. C’est pourquoi il serait bon, dans les cours d’explication de texte, de ne pas réduire l’étude du style du morceau considéré à la portion congrue : le style a son importance, et l’on serait bien inspiré de lui accorder toute l’attention qu’il mérite. Et puis, si la forme est bonne, cela devrait davantage inciter à lire un texte bien écrit pour en découvrir le fond.

Il n’en demeure pas moins que forme et fond sont étroitement liés, au point de s’étayer mutuellement. N’en déplaise aux adversaires de la beauté formelle – qu’ils condamnent pour des raisons qui leur sont propres, de nature idéologique en général  – la qualité de l’expression linguistique, avant d’être une question d’esthétique, est une affaire de sens. Au point que le célèbre chercheur franco-américain Michael Riffaterre a pu dire « au fond, la forme, c’est-à-dire la personnalité de l’auteur, prime le fondEt non prime °sur le fond.». Il advient souvent, en effet, que le style d’une œuvre soit plus profondément original que la pensée de l’auteur. Quoi qu’il en soit, un texte, quel qu’il soit, a tout à gagner à être bien écrit. La forme ne peut se produire sans l’idée et l’idée sans la forme. Je crois la forme et le fond deux subtilités, deux entités qui n’existent jamais l’une sans l’autre. (Gustave Flaubert)

« Il y a une tradition de style de la langue française ; c’est la tradition classique, le moule régulier et tranquille, la structure académique et logique, dans laquelle ont écrit les Fénelon, les Rousseau, les Chateaubriand et Flaubert. Suivez cette coupe : elle est générale et domine tout. » (A. Albalat)Parce que l’auteur de Germinal « s’est élevé contre cette théorie », Albalat critique
violemment dans son ouvrage le style de son contemporain
Emile Zola – qui n’a qu’un don très brutal d’écrire,
et qui n’a jamais daigné perfectionner sa forme
.
Or qui, de nos jours, lit encore Albalat ?… Les critères
stylistiques se sont diversifiés et enrichis, d’autres
grands stylistes étant apparus depuis lors (cf. ci-après,
la liste de lectures recommandées).

En définitive, comme l’écrit Buffon dans son célèbre Discours sur le style,

Le style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées.

 

 

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