Epicène

Epicène, qu’est-ce à dire ?

 

Généralement employé à tort et à travers, l’adjectif épicène, est le terme emblématique de la grave méprise présentée ci-dessus à propos des genres ! Disons d’emblée qu’il apparaît souvent de nos jours dans des appellations parfaitement ineptes telles que langage °épicène, écriture °épicène,  rédaction °épicène, allant même jusqu’à figurer dans le titre d’un “ouvrage de référence” en usage dans l’administration de la République et canton de Genève : Guide romand d’aide à la rédaction administrative et législative °épicène !* Outre l’accumulation maladroite de trois adjectifs épithètes (comme dans le Centre hospitalier universitaire vaudois de la ville de Lausanne), ce titre présente une flagrante impropriété de terme : l’adjectif épicène précisément.

Si nous avons bien compris, associé à l’écriture par exemple, épicène signifie « non sexiste » ! Une manière d’écrire unisexe, en somme…  C’est du moins le sens que lui donne madame Thérèse Moreau dans une interview parue le 14 juin 2012 dans le quotidien suisse le Matin. Cette linguiste, auteur du dictionnaire masculin-féminin mentionné dans la note ci-après, est en effet chargée par la municipalité de la Ville de Genève de donner « aux fonctionnaires des cours d’écriture non sexiste. » (ibid.), l’entreprise ne visant à rien de moins qu’à désexualiser la prose municipale…

Or, issu de l’adjectif grec επίκοινος / épicoïnos signifiant possédé en commun (κοινός / coïnos voulant dire commun) et, en terme de grammaire, qui s’emploie également pour les deux genres, épicène désigne soit un mot qui a une forme invariable, donc commune aux deux sexes : l’enfant, l’élève, l’après-midi, le/la collègue, le/la journaliste, soit un mot qui, quel que soit son genre, désigne une espèce animale, sans distinguer le mâle de la femelle : une araignée, une chouette, une fourmi, un chien, un chat, un rat, la souris, la panthère, le lynx … Il se dit enfin des adjectifs qui ont, en français moderne, la même forme au masculin et au féminin, ainsi que des adjectifs issus de la 3e déclinaison latine en ancien français.

C’est ainsi qu’il existe, outre des noms épicènes comme le chef, des adjectifs épicènes, soit parce qu’ils se terminent par un e dit muet : habile, triste, obsolète, …épicène, soit parce qu’ils ont, pour des raisons étymologiques, la même forme au masculin et au féminin : ce sont grand dans grand-mère, grand-messe, grand-place, etc., et fort dans Rochefort : venant en effet des adjectifs masc.-fém. de la 3e déclinaison latine grandis et fortis – qui ne diffèrent qu’au neutre : grande, fortegrand et fort ont gardé une forme unique pour les deux genres. Il existe même des pronoms personnels épicènes : je, tu, nous, vous, lui, leur, et même on. Il y a enfin des noms épicènes féminins, notamment dans les armées francophones : estafette, ordonnance, recrue, sentinelle. On le voit donc, rien que d’éminemment égalitaire ! Or, tout porte à croire que les auteurs du guide en question, et à leur suite tous les thuriféraires de l’écriture soi disant °épicène, ignorent le sens de ce terme, lui donnant la signification contraire de variable en genre, puisqu’ils proposent des formes féminines pour des termes épicènes, c’est-à-dire invariables par définition ! Voilà qui laisse bien augurer du sérieux de l’ouvrage, pur produit de cette sexuisemblance généralisée, comme l’appelle pour la critiquer le regretté professeur Henri Morier.« Ah ! La belle °professeure ! Où nous mène le désir d’une sexuisemblance
généralisée », in Cahier Ferdinand de Saussure n° 47 (1993-1994),
pp. 83-105.— Epicène, dites-vous…
En imposant à l’administration genevoise cet opuscule hautement discutable,
on a remis sur les rails un règlement cantonal du 7.9.1988, des plus contestables
sur le plan linguistique, mais arraché de haute lutte par un groupe de “travail”
– dont, soit dit en passant, ne faisait partie aucun spécialiste de la
langue
hormis la présidente, madame Th. M., °docteure ès lettres
et °écrivaine ! (Sur la composition de ce groupe de “travail”, cf.
l’article susmentionné d’H. Morier, pp. 84 & 99). Pour imposer le recours « à la forme
spécifique du féminin », cette équipe a élaboré un Dictionnaire féminin-masculin
(sic), où sont proposées des formes d’une grammaticalité souvent fantaisiste.
En outre, comme les fonctions n’y sont pas classées par ordre alphabétique (!) mais
par thèmes, cela le rend quasi inconsultable. Aussi le Service pour la promotion de
l’égalité entre hommes et femmes en a-t-il tiré le guide mentionné ci-dessus.
Voilà où mènent préjugés et partis pris idéologiques, d’autant plus virulents qu’il
font fi de toute science linguistique et grammaticale, sereine et objective. Ce n’est
jamais là, d’ailleurs, qu’un des nombreux effets pervers et dommages collatéraux de
l’inexorable agonie des lettres classiques… La connaissance du grec et du latin, socle
linguistique de nombre d’idiomes de la grande famille des langues indo-européennes,
ainsi que l’étude de la grammaire normative, de l’histoire de la langue et de la
phonétique historique sont des disciplines en voie d’extinction…

Conséquence de ce faux-sens : appliquer sans discernement, et au mépris de toute considération phonétique, étymologique, historique, en un mot linguistique, la règle du féminin marqué par l’-e atone final, érigée en loi universelle. Outre le fait que c’est grammaticalement réducteur, donc  faux, on bute à tout instant sur des termes qui ne sauraient être féminisés par l’adjonction d’un simple e final, comme, entre autres, le médecin, le mannequin, le carabin, le camelot, le primat ; sans parler du fait que cet e dit atone ou muet ne s’entend évidemment pas dans la prononciation, ce qui entraîne immanquablement une grossière faute de genre, un barbarisme du type °un table, °un maison, °une soulier, °une camion, etc. C’est pourquoi les féminins du type une °auteure, une °docteure, une °pasteure, une °professeure, etc., sont des plus contestables, car c’est le cerveau qui fait le travail et la qualité de celui-ci, quel que soit le sexe de la tête qui l’abrite : « C’est la tête qui fait l’ingénieur, le médecin, le docteur ès sciences, l’écrivain, l’auteur, et le professeur. Dans ce cas, la règle est constante : le nom de fonction est épicène, il est neutre ; et puisque c’est le masculin qui assume ce rôle, le nom de fonction est masculin. » (H. Morier, op. cit., p. 90). Quant à une °procureure, il tombe sous le coup de la même critique : en effet, le terme de procureuse, régulièrement formé sur le verbe procurer (dans une acception ancienne), existe déjà dans les dictionnaires d’E. Littré et le Grand Larousse de la langue française – qui citent aussi le féminin procuratrice, dont le masculin est procurateur, soit celui qui dispose d’une procuration, appelé autrefois procureur !

C’est qu’en fait il y a –eur et –eur(e) ! Seules les formes comparatives en –eur (supérieur, inférieur, extérieur, intérieur, antérieur, postérieur, ultérieur, majeur, mineur, etc.), dérivées de comparatifs latins en –or, –orem, qui ont reçu en bas-latin un féminin en –ora, ont une forme féminine en –eure. Les autres noms de fonction en –eur dérivent toujours de verbes et ont un féminin en –euse : coiffeur, coiffeuse, verbe coiffer, chanteur, chanteuse, v. chanter, dépanneur, dépanneuse, v. dépanner, fumeur, fumeuse, verbe fumer, etc., etc. (Sur la manière dont la dérivation –eur, ~ -euse s’est établie et propagée de proche en proche, tendance prédominante de notre langue, cf. H. Morier, op. cit., p. 89). Ainsi, le supérieur d’un couvent, le prieur, l’est non parce qu’il prie – ce qu’il fait de toute façon ! – mais parce qu’il a la préséance, la priorité en quelque sorte : il est prior en latin. Voilà pourquoi, à la tête d’un couvent de nonnes, se trouve une prieure, ou une [mère] supérieure. — Quant à °une maire, cet emploi est particulièrement malheureux : outre l’homophonie pour le moins ambiguë, il existe une forme féminine tout à fait régulière : une mairesse.

N.B. La terminaison féminine –esse est en effet bien représentée et n’a rien de dépréciatif en soi : abbesse, ânesse, chanoinesse, chasseresse, comtesse, déesse, devineresse,  diablesse, drôlesse, druidesse, duchesse, enchanteresse, pécheresse, traîtresse, [dame] patronnesse, poétesse, prêtresse, princesse, tigresse, vengeresse, etc.

Mais là où les choses peuvent se corser, c’est quand certains termes féminins sont connotés, comme maîtresse employée seule, par exemple. Et l’on tombe alors dans une joyeuse androgynie du genre : une °maître-assistante, une femme °officier, des °hommes sages-femmes – formé[e?]s  à l’école de soins infirmiers de Genève, le Bon Secours !…Infirmier accoucheur eût sans doute été trop simple… Le Québec a même actuellement une `°premier ministre* Sans parler d’appellations hermaphrodites auxquelles tiennent certaines dirigeantes : Madame le directeur, madame le maire. Certes, le titre garde son genre, mais associé à madame… Qu’ont-ils donc de si rédhibitoire ces féminins régulièrement formés, sanctionnés par l’usage et dûment enregistrés par les dictionnaires ?

N.B. Aux dernières nouvelles, on propose le néologisme des °sages-hommes (cf. l’article cité du Matin).

Ainsi, toutes ces inconséquences, ces incohérences même prouvent, s’il en était besoin, que la langue, qui n’en peut mais, est victime de prises de positions de caractère idéologique, ne reposant sur aucun fondement linguistique, comme le montre avec rigueur le professeur Henri Morier dans l’article, susmentionné en note, du n° 47 des Cahiers Ferdinand de Saussure

Ajoutons que le caractère épicène de certaines catégories de mots est très ancien : ainsi, l’indo-européen – souche commune du grec et du latin, et donc des langues romanes, auxquelles appartient le français – distinguait, morphologiquement parlant, l’animé de l’inanimé (celui-ci correspondant au neutre), mais n’exprimait pas, dans l’animé, l’opposition du masculin et du féminin, indistinction qui a subsisté dans les deux langues anciennes pour certaines catégories d’adjectifs et de substantifs, les noms d’animaux notamment ; ces langues désignent en effet du même terme masculin le mâle et la femelle : βους / bous, lat. bos : le bœuf, la vache ; κύων / kúon, lat. canis : le chien. Qui  plus est, en dialecte attique, même le terme masculin de dieu, θεός / théos signifie aussi la divinité : ainsi les douze grandes divinités olympiennes, soit six dieux et six déesses (!) marquent-elles un équilibre des éléments mâle et femelle !  Cette indistinction de genre, qui a survécu en français dans les termes épicènes, est particulièrement perceptible dans la langue de la gastronomie : ne dit-on pas en effet manger du bœuf, du porc, de l’agneau, etc., alors que, la plupart du temps, le morceau qui se trouve dans notre assiette provient d’une vache, d’une truie ou d’une agnelle ?…

Mentionnons ici un livre remarquable consacré à la féminisation des noms de professions : Le Féminin à la française (éd. L’Harmattan, 2002). L’auteur, Edwige Khaznadar, a dépouillé des dictionnaires et « recopié la liste de tous les noms communs de personnes du Petit Robert de 1977, <qu’elle> a contrôlée ponctuellement dans l’édition de 1990 : près de 5000 noms, dédoublés ou dédoublables en genre selon le sexe à plus de 90 %. »(p. 21). Dans l’introduction (p. 20) elle écrit, choisissant à dessein ses exemples, pour prouver l’impossibilité d’appliquer uniformément la règle du féminin marqué par l’-e atone final : « Ajouter un –e à acteur, vendeur, et même à citoyen ou à bachelier : °acteure, °vendeure, °citoyene, °bacheliere  ne sont pas nos féminins français » (c’est une linguiste qui l’affirme et nous qui le soulignons).

Or ce sont en grande partie ce genre de formes aberrantes que l’on cherche à imposer. Ainsi, dans l’interview mentionnée plus haut, nous lisons ceci, entre autres commentaires idéologiques de madame Th. Moreau : « lors des cours, beaucoup disent qu’ils trouvent des termes féminisés moches ; mais il faut se demander si c’est juste, °pas (au lieu de et non !) si c’est beau » !!! L’ennui, c’est qu’en l’occurrence, ce n’est ni beau, ni juste : c’est effectivement moche et faux de surcroît !

Mais il y a pire, si tant est que faire se peut. C’est ainsi qu’on enseigne dans les cours en question des accords orthographiques erronés : ce sont des accords par voisinage, appelés improprement dans cette interview accord °au plus proche (au lieu d’avec le plus rapproché ).

Exemple proposé : Le chef ou la °cheffe seront satisfaits, assorti du commentaire suivant : « Cette phrase et son satisfaits sont rejetés par l’écriture non sexiste, qui s’occupe aussi de conjugaison (??? – satisfait est ici un adjectif d’origine participiale). Car de quel droit le masculin l’emporterait-il sur le féminin ? (sic) Ainsi l’écriture °épicène recommande d’accorder °au plus proche. Concrètement il s’agit donc d’écrire : les serrurières et serruriers étaient contents, mais les collaborateurs et les collaboratrices étaient °nombreuses. » !!!

Nombreuses étant  attribut des deux sujets, ce prétendu accord avec le terme le plus rapproché est inadmissible. La règle est formelle : « Si les donneurs [d’accord, c.-à-d. le mot régissant l’accord] ne sont pas du même genre, le receveur [d’accord, c.-à-d. le mot subissant l’accord] se met au genre indifférencié, c’est-à-dire au masculin : Avec une gaîté et un accent gascons (Stendhal) ; Ta tombe et ton berceau sont couverts d’un nuage (Lamartine) ; Lucien et Françoise se sont aperçus en même temps de leur erreur » (BU, § 433 a, 13e éd.). Suivent 22 pages où sont passées en revue tous les cas particuliers d’accords possibles.

N.B. L’accord avec le donneur le plus proche est une caractéristique du français médiéval, critiquée par Malherbe, restreinte aux adjectifs par Vaugelas. Il peut éventuellement s’appliquer dans le cas de l’adjectif épithète, voire de l’apposition, mais non des verbes (cela pour les formes composées où se pose la question de l’accord du participe passé). Le § 434 du BU donne, il est vrai, quelques exemples de verbes, mais aucun n’est à une forme composée. Ce type d’accord est néanmoins à éviter, afin de ne pas tomber dans des ambiguïtés, comme celle où l’épithète ne se rapporte qu’à un seul des deux noms. Si donc l’accord par voisinage a en grande partie été abandonné, c’est bien pour des raisons de clarté et d’équité.

L’usager de la langue est donc fondé à se demander de quel droit on prône, au nom d’une théorie pour le moins douteuse, péniblement échafaudée sur des critères idéologiques dont on pensera ce que l’on veut, la transgression des règles orthographiques officielles ? Soit dit en passant, il serait plus judicieux de donner aux fonctionnaires des cours d’orthographe normale, d’usage et de règles, car celle-ci est particulièrement malmenée dans l’administration publique. Et puis, a-t-on seulement songé à la surprise d’un destinataire externe, une municipalité française, par exemple, recevant une lettre où sont appliquées des “règles” aussi hallucinantes ? Or, celles-ci cherchent à s’imposer depuis longtemps, même à l’Université de Genève, comme le montre à la première page de son étude le regretté professeur H. Morier : « Ont été nommés les nouveaux professeurs et nouvelles °professeures °suivantes :… », qui commente en note : suivantes se rapporte à quatorze enseignants, dont une femme. » (in Dies Academicus, organe de l’Université de Genève du 3 juin 1992, p. 8). Mais arrêtons-nous là, tout le reste de l’article du Matin étant de la même farine…

Enfin, des intitulés du type : Chère Madame, cher Monsieur, °cher-e-s ami-e-s sont non seulement fautifs et grotesques, mais carrément illisibles ! Et puis, où est passé l’accent grave de chère(s) ? Nous transcrirons, un jour, un long fragment d’un texte interminable, où ce principe, appliqué ad nauseam, est poussé jusqu’à l’absurde : un modèle d’illisibilité à ne pas imiter ! D’autant que, difficile à respecter de manière parfaitement cohérente, ce principe, indéfendable au demeurant, donne souvent lieu à d’innombrables inconséquences. Sans parler, d’ailleurs, des ambiguïtés inévitables que suscite cette façon extravagante de s’exprimer et de rédiger (cf. infra : l’ambiguïté, dans la conclusion de la section consacrée aux impropriétés de termes).

Ces traits d’union, officiellement recommandés en lieu et place des parenthèses prétendument dépréciatives, « les femmes <ayant> été trop longtemps mises entre parenthèses » (on appréciera le jeu de mots facile !), dixit madame Thérèse Moreau dans l’article susmentionné, sont non seulement injustifiés pour les raisons présentées à propos de la nature du masculin, mais inadéquats, le rôle du trait d’union étant d’unir des termes que l’on ne penserait pas à rapprocher autrement ; en effet, « la fonction principale du trait d’union est de constituer une suite de mots en unité, surtout pour la distinguer d’autres suites. Nous distinguons les unités lexicales et les unités grammaticales. » (BU, § 107 b) Les lettres se liant naturellement entre elles par juxtaposition, le trait d’union est donc impropre.

En définitive, même les tenants de cette façon d’écrire sidérante achoppent au génie de la langue, qui, heureusement, ne se laisse pas si facilement contraindre à toutes ces extravagances. Aussi, et c’est la conclusion de cette interview surréaliste, proposent-ils de « feinter pour alléger » cette phonétique de bazar, ajouterons-nous, expression dont H. Morier qualifie des termes comme la °cheffe. Quant aux mots en –eur, auxquels on veut appliquer une règle prétendument « universelle du féminin marqué par l’-e atone final », il énonce la mise en garde suivante : on ne sait jamais jusqu’où un ébranlement de la langue sur un point va se propager… Gare au raz-de-marée °épicène !…

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