Solécismes

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On appelle SOLÉCISMECe terme est emprunté au latin classique solœcismus, lui-même formé sur le grec
σολοικισμός / soloïkismos. Ce substantif dérive de l’adjectif géographique soloïkos,
lequel signifie « qui pèche contre les règles de la langue, qui parle mal », comme
c’était le cas dans l’Antiquité des habitants de la ville maritime de Soles (en grec Soloï),
connus pour parler un mauvais patois grec. Cette colonie athénienne se trouvait
en Cilicie, une province d’Asie Mineure, limitée au nord par la chaîne du Taurus,
au sud par la Méditerranée et à l’est par la Syrie.
un manquement aux règles de la syntaxe. Ces emplois syntaxiques fautifs s’opposent aux barbarismes, en ce que les tournures incriminées existent, mais qu’elles sont employées à mauvais escient : Les conseillers ont passé outre °les recommandations [au lieu de aux recommandations] du maire ; il n’est pas °prêt [au lieu de près] de changer d’avisMais l’adjectif prêt se construit avec la préposition à : « Elle est prête à partir ».; je me rappelle °d’elle [au lieu de je me la rappelle, je me rappelle cette femme, etc.] ; il a °retrouvé [au lieu de recouvré] la santé, la liberté ; on a enjoint °le journaliste [au lieu de au journaliste] de citer ses sources ; les experts considèrent votre proposition° irréalisable [au lieu de comme irréalisable]Quand le verbe considérer a le sens de juger, estimer, l’attribut
de son complément d’objet direct (c.o.d.). doit obligatoirement
être introduit par comme ; des tours du type considérer qqn °intelligent,
considérer une situation °perdue sont fautifs. D’ailleurs, et cela est
particulièrement perceptible dans des cas tels que celui du second exemple,
l’absence de comme devant l’attribut du c.o.d. (ici le participe passé perdue)
confère au verbe considérer un autre sens : celui d’examiner ;
l’adverbe comme permet donc de le distinguer de celui de juger.
Dire je considère cette réponse absurde signifie je la prends en
considération !…
; elle est partie sans qu’on °ne Conformément à l’avis de l’Académie française, la locution sans
que n’est pas accompagnée de la particule négative ne, puisqu’elle a
déjà en soi un sens négatif. On constate néanmoins une tendance,
parfois par hypercorrectisme, à employer avec celle-ci le ne dit explétif,
qui, sans nier vraiment < bien qu’il s’agisse à l’origine de la particule
négative > est en quelque sorte « appelé par une idée parallèle
négative qu’on peut souvent trouver là où sans que apparaît ».
Cette sorte de redondance est déconseillée.
(J. HANSE, Dict. des difficultés de la langue française, s.v.)
G. & R. le BIDOIS (SFM II, § 1482) expliquent ce ne superfétatoire par le fait
qu’ « il apparaît le plus souvent dans des phrases déjà timbrées d’une négation
explicite (…) C’est cette intensité de valeur négative qui explique,
selon nous, le ne de la subordonnée ; simple fait de contagion : la présence
d’une négation accentuée dans la principale entraîne sa répétition,
sous une forme affaiblie, dans la subordonnée. »
s’en aperçoive
[au lieu de sans qu’on s’en aperçoive] ; nous °avons [au lieu de sommes] convenus de nous rencontrer demain ; etc.

Autres solécismes largement répandus

L’adjectif conséquent appliqué à une chose, dans le sens de considérable, important : un travail °conséquent, une fortune °conséquente. De consequens, participe présent du verbe déponent latin consequi, conséquent signifie qu’une chose est logique, conforme à la raison, ou, appliqué à une personne, que celle-ci a de la suite dans les idées, que ses actes sont conformes à ses principes. Ce solécisme s’expliquerait par un glissement de sens de l’expression de conséquence, aujourd’hui tombée en désuétude, qui s’opposait à sans conséquence.

le substantif °citoyen adjectivé à tort pour qualifier une chose au lieu de l’adjectif civique (correspondant au civisme) : les promotions °citoyennes, des mouvements sociaux et °citoyens [au lieu de civiques], des mobilisations °citoyennes, un comportement °citoyen ** sont des solécismes. On peut dire en revanche des mobilisations de citoyens, un comportement de citoyen.

°citoyenLes autorités de Genève ont même publié un Guide du chien °citoyen !
La prochaine étape sera donc leur enregistrement dans les rôles
électoraux, donnant ainsi à leurs maîtres – et à leurs maîtresses ! –
plusieurs dizaines de milliers de voix supplémentaires — Citoyen
adjectivé ne peut s’employer que pour une personne jouissant de ses droits
civiques : c’est donc un citoyen à part entière. C’est ainsi que l’on
peut parler d’un roi citoyen, c.-à-d. démocrate (et non °démocratique).
A noter que citoyen et démocrate, dans cette position, peuvent aussi
bien être considérés comme des substantifs en apposition, formant
ainsi des noms composés.
sont des solécismes. On peut dire en revanche des mobilisations de citoyens, un comportement de citoyen.

Il en va de même de l’adjectif responsable, qui ne peut qualifier qu’une personne, et non une chose, comme dans le slogan d’un candidat à une élection, vantant son « action °responsable » pour obtenir les voix des électeurs : Votez pour X ! L’action °responsable pour Genève. Ce qu’il eût fallu écrire, c’était : Voter pour X, c’est agir en électeur responsable pour le bien de  Genève / Voter pour X ! Un acte judicieux ! ― Si acte et action sont plus ou moins synonymes, « dans le langage ordinaire, action se dit de ce que l’on fait habituellement, acte de ce qui est exceptionnel. » (R. Bailly, Dict. des syn., s.v.)

Attention ! On dit : tout au début, tout à la fin, et non, comme on l’entend et le lit très souvent : °au tout début, °à la toute fin, tout étant un adverbe (donc invariable) qui modifie toute la locution, et non le substantif seul. En revanche, si tout le dernier a été remplacé par le tout dernier, tout le premier reste en concurrence avec le tout premier

5° Pire ou pis ?

Il faut éviter les températures trop élevées et les cuissons trop longues, qui entraînent un brunissement, ou, °pire [au lieu de pis], un noircissement superficiel des aliments.

Dans cet emploi adverbial, °pire, que l’on entend et lit tous les jours, est un solécisme ! En effet, tiré de l’adjectif comparatif latin peior, il ne saurait, dans cette fonction, remplacer l’adverbe pis, dérivant de l’adverbe peius, forme neutre des adjectifs latins au comparatif de supériorité, laquelle sert à former le comparatif de la plupart des adverbes latins dérivés d’adjectifs.

L’adverbe pis s’emploie dans diverses locutions telles que : tant pis, qui pis est, pis encore, au pis aller – d’où dérive la locution nominale un pis-aller aller de mal en pis ou de pis en pis (et non °de pire en pire, pour la raison donnée ci-dessus). A noter qu’en employant successivement deux comparatifs, qui indiquent le 1er degré de comparaison, le second étant marqué par le superlatif, la gradation paraît moins sensible. — Bien que plus mauvais soit plus courant, l’adjectif pire s’emploie dans certaines expressions comme il n’est pire eau que l’eau qui dort (proverbe), il n’y a pire sourd que celui qui ne veut entendre (prov.),  le remède s’est révélé pire que le mal, et

Trois solécismes de grammaire

       1° L’emploi, dans une proposition négative ou de sens négatif, de la conjonction de coordination ou au lieu de ni : nous ferons en sorte qu’aucun risque °ou [au lieu de ni aucun] désagrément ne menace les usagers : remarquer la répétition de aucun devant le second sujet et l’accord du verbe avec le dernier terme, en raison du sens disjonctif de cette phrase, que l’auteur avait exprimé par ou. Si l’on a une addition au lieu d’une disjonction (ou d’une gradation), ou si l’un des deux termes est au pluriel, l’accord du verbe se fait au pluriel : ni sa sœur ni elle n’avaient été averties.

     2° Et autres. Formée du pronom indéfini autres au pluriel et précédé de la conjonction de coordination et, cette locution de la langue soignée, qui jouit actuellement d’une grande faveur, est très souvent employée de manière fautive, c’est-à-dire suivie d’un nom qui n’englobe pas pour le sens celui ou ceux qui la précèdent, comme dans l’exemple suivant : « la calligraphe a interprété des phrases de Ramuz, Chappaz °et autres Zermatten » ! Or, pour renvoyer à d’autres êtres vivants, personnes, animaux ou choses de la même espèce, et autres doit être obligatoirement suivi d’un terme générique conforme à ce qui précède. Il faut donc corriger la phrase comme suit : la calligraphe a interprété des phrases de Ramuz, Chappaz, Zermatten et d’autres auteurs suisses romands.

Et cet exemple : Interrogez les automobilistes, les motards, les cyclistes et autres °piétons régulièrement piégés dans ce véritable champ de bataille urbain. Or les piétons ne sont pas des automobilistes, ni des motards, ni des cyclistes (même si, dans d’autres circonstances, ils peuvent prendre le volant d’une voiture ou se déplacer à vélo). Il faut donc corriger la phrase comme suit : Interrogez les automobilistes, les motards, les cyclistes, les piétons et autres usagers.

     3° L’emploi du subjonctif après espérer que : on espère que le nouveau directeur °soit en mesure de résoudre ce problème. Appartenant à la catégorie des verbes dits de pensée, de parole et de perception, qui se rattache à celle des verbes déclaratifs, espérer que, employé à la forme affirmative, est fort logiquement suivi du futur de l’indicatif, soit le mode propre aux phrases énonciatives, interrogatives ou exclamatives. Certes, il comporte une nuance de désir, ce qui fait qu’il est souvent confondu avec le verbe souhaiter, lequel se construit avec le subjonctif. Or, ce qui le distingue de ce verbe, c’est qu’il signifie principalement attendre quelque chose [que l’on désire] avec confiance, Il y a donc une forme de certitude, qui s’oppose à l’emploi du subjonctif.

En revanche, si espérer est à la forme négative ou interrogative, comme les autres verbes de sa catégorie, il peut être suivi du subjonctif, mais ce n’est pas une obligation : tout dépend du degré de certitude, ou d’incertitude, de la chose espérée… Enfin, quand espérer est à l’imparfait ou au plus-que-parfait, on se sert dans la subordonnée déclarative du conditionnel présent de concordance, appelé futur envisagé d’un moment du passé (et non pas futur dans le passé : cf. de G. et R. Le Bidois, SFM,  t. I, § 761) ; il correspond au futur hypothétique des linguistes.

Cas particulier de solécisme : qui ou qu’il ?

Doit-on dire ce qui importe ou ce qu’il importe ?

     Bien qu’elle ressortisse à la langue orale, cette question liée à la prononciation peut être source d’erreur dans la langue écrite. Si, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la prononciation [kil] de la forme qu’il devant consonne, réputée correcte aujourd’hui dans la langue soutenue, était considérée comme pédante ou provinciale – car, jusqu’à une époque relativement récente, une consonne finale ne prononçait pas en français soigné – dans la langue parlée d’aujourd’hui, souvent un peu relâchée, il et ils devant une consonne se prononcent [i] : Qu’est-ce qui y a ? Devant une voyelle, il se prononce [il] dans les deux niveaux de langue, tandis que ils se prononce [iz] dans la langue commune, et [ilz] dans la langue soignée, [z] indiquant la liaison phonétique que l’on fait dans “ils ont vu”, par exemple.

a)      Outre qui, le français parlé moderne présente aussi la prononciation [ki] pour qu’il. Cette sorte d’assimilation phonétique a entraîné un certain flottement grammatical que reflète la langue écrite. Très ancienne dans la langue, cette confusion se produit notamment dans le cas des verbes à constructions personnelle et impersonnelle, tels convenir, importer, prendre et résulter, qui sont plutôt précédés de qui, tandis que rester, plaire, arriver, advenir sont d’ordinaire précédés de qui aussi bien que de qu’il.

b)      Construction personnelle : Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’est-ce qui vous arrive ?Ce qui importe, c’est que vous soyez heureux. – Le peu d’énergie qui me reste, je l’utiliserai à mon profit. – Prenez tout ce qui vous convient.Voilà ce qui en résultera. – Faites ce qui vous plaît (= ce qui vous fait plaisir).

c)      Construction personnelle ou impersonnelle : Faites ce qu’il vous plaît [de faire], ou faites ce qui vous plaît. – Dites ce qu’il vous convient [de dire] ou dites ce qui vous convient. – Elle ne comprend pas ce qu’il / qui arrive. – Voici ce qu’il / ce qui advint. – Qu’est-ce qu’il / qui vous reste à faire ? – Qu’est-ce qu’il lui / le [forme plus rare] prend ?

      N.B. En conclusion, il n’y a d’hésitation possible que si le verbe peut être ou non impersonnel. Avec le verbe falloir, qui est toujours impersonnel, on emploie obligatoirement qu’il : Faites ce qu’il faut, c’est-à-dire ce qui est nécessaire, ce qu’il faut faire.

       Remarque. Ainsi, pour en revenir à la question initiale, lorsque le verbe importer est employé à la forme impersonnelle de manière absolue, c’est-à-dire sans être suivi d’un complément introduit par de et l’infinitif, ni par que et le subjonctif, il est précédé du pronom relatif sujet  qui, faisant office de sujet impersonnel et correspondant à il : Qu’est-ce qui importe dans cette affaire ? Qu’elle sache à quoi s’en tenir ! ― Voici ce qui [m’]  importe : ton bonheur !

En revanche, si le verbe impersonnel introduit un infinitif complément ou une proposition conjonctive essentielle (autrefois appelée proposition subordonnée complétive), il garde son sujet apparent il, le sujet réel étant la proposition conjonctive ou l’infinitif complément : Ce qu’il importe de faire, c’est de l’avertir le plus rapidement possible. ― Ce qu’il importe que vous lui disiez, c’est que nous comptons sur lui.

Un solécisme de syntaxe

Pour clore cette rubrique – si tant est que faire se peut ! – examinons l’emploi fautif de dont dans l’exemple suivant : le collaborateur °dont on avait douté des compétences a donné sa démission, au lieu de : le collaborateur des compétences de qui on avait douté a donné sa démission.

C’est que dont ne peut être régime d’un complément lui-même précédé d’une préposition (donc d’un complément d’objet indirect ou d’un complément déterminatif du nom). Cette règle, souvent transgressée, vise en fait à la clarté du sens, le pronom relatif établissant, comme son nom l’indique, une relation avec son antécédent. Il s’ensuit de cela que dont doit obligatoirement être remplacé :

a)      par de qui dans une phrase telle que celle-ci : Il paraît que le concierge, de la langue de qui on nous a dit de nous méfier, est un indicateur de la police ;

b)      par de quoi dans une phrases telle que celle-ci : Ce sur l’utilité de quoi on peut s’interroger, c’est une intervention ministérielle.

c)      par duquel (de laquelle, desquel[le]s) dans une phrase telle que celle-ci : Nombreux sont, dans la vie, les événements des causes desquels on ne se souvient plus.

     Remarque. ― L’emploi de dont aujourd’hui réputé fautif n’est pas récent, puisqu’il était courant à la Renaissance. Resté bien vivant, il est commode et officiellement toléré quand le complément déterminatif du nom forme avec lui une sorte d’expression composée, comme dans l’exemple suivant : Ce candidat, dont la force de caractère suscite l’admiration, a été réélu.

Il n’en demeure pas moins qu’en raison de sa complexité la règle énoncée ci-dessus est fréquemment transgressée par de bons auteurs, même là où elle devrait être tout particulièrement respectée, comme dans cette phrase tirée de la préface de la Grammaire Larousse : < Nous voulons parler des > jeunes Français, °dont il est devenu banal de regretter la pauvreté de langue. Les auteurs auraient dû écrire : < nous voulons parler des > jeunes Français, de la langue de qui (desquels) il est devenu banal de regretter la pauvreté. On peut toutefois considérer la pauvreté de langue comme une sorte d’expression composée et ne pas se montrer trop puriste…

En fait, en raison d’un mouvement naturel de la langue, il est très fréquent que dont dépende d’un complément introduit par une préposition, et les tentatives de l’Académie française notamment, qui a voulu prohiber cet emploi, sont demeurées vaines

Un cas particulier de finesse stylistique : on ou l’on ? 

            Soit la phrase suivante : Pauvre vieux de l’humour de qui on / l’on avait douté.

Contrairement à ce que l’on croit généralement, avec les grammairiens ignorant l’histoire de la langue, l’ devant on ne s’explique pas par des raisons d’euphonie, même si cette consonne permet d’éviter l’hiatus après des mots comme et, ou, , qui, quoi, si – termes auxquels ces grammairiens ajoutent que, bien qu’avec ce dernier il n’y ait pas hiatus !

La raison en est d’ordre étymologique, on dérivant du nominatif latin homo (homme, être humain) « développé en position atone » (O. Bloch et W. von Wartburg, Dict. étym. de la l. fr., s.v.). C’était donc à l’origine un substantif au cas sujet, dont le cas régime était ome, qui a donné en français « homme ». Cet l’ est donc tout simplement l’article défini élidé masculin singulier, dont on a gardé la faculté d’être accompagné dans la langue soignée (cf. le Bon usage, § 725).

 

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