Barbarismes

« La Fontaine aimait les mots et savait les choisir. On n’est écrivain qu’à ce prix. Les mots sont des idées. On ne raisonne justement qu’avec une syntaxe rigoureuse et un vocabulaire exact. Je crois que le premier peuple du monde est celui qui a la meilleure syntaxe. Il arrive souvent que les hommes s’entr’égorgent pour des mots qu’ils n’entendentCe verbe doit être pris dans son sens ancien,
étymologique et littéraire de saisir par l’intelligence ;
le substantif en est l’entendement, qui désigne la faculté de comprendre.
— A propos du titre de ce recueil, paru en janvier 1913, le
lauréat du prix Nobel de littérature, en 1921, écrit ceci : « Il ne faut pas
croire ce titre de Génie latin ; on ne trouvera rien ici qui y réponde.
C’est un acte de foi et d’amour pour cette tradition grecque et latine,
toute de sagesse et de beauté, hors de laquelle il n’est qu’erreur et trouble.
Philosophie, art, science, jurisprudence, nous devons tout à la Grèce et à ses
conquérants qu’elle a conquis. Les anciens, toujours vivants, nous enseignent encore. »
On remarquera l’allusion à la célèbre formule du poète latin Horace (Epîtres, 2, 1, 156)
la Grèce conquise conquit son farouche vainqueur : Graecia capta ferum victorem cepit…
En effet, si Rome triompha de la Grèce, dont la conquête s’acheva par la prise de
Corinthe en 146 av. J.C., les Latins, découvrant la civilisation hellénique, en particulier
la littérature, dont ils se sont non seulement servis, mais même inspirés, ont propagé
dans toute l’Europe la culture devenue, grâce à l’élite romaine hellénisante, gréco-latine.
pas. Ils s’embrasseraient s’ils pouvaient se comprendre. Rien n’importe au progrès de l’esprit humain autant qu’un bon dictionnaire qui explique tout, comme fait celui de Littré. »

Anatole France, “Remarques sur la langue de La Fontaine” in le Génie latin.

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On appelle BARBARISMES’opposant à grec, le terme de barbaros (βάρβαρος) désigne en grec
ancien l’étranger, soit tout homme ne parlant pas la langue des Hellènes,
Romains compris ! (cf. Cicéron, De Republica, 1, 58). Latinisé par
les Romains sous la forme barbarus, il a gardé le sens d’étranger,
s’appliquant à tous les peuples hormis les Grecs – et les Romains,
bien entendu ! (cf. Cicéron, In Verrem actio, 4, 112 ; 5, 147).
« Il est employé au figuré au sens de “rude, grossier, inculte”,
en particulier pour qualifier un usage incorrect de la langue ».
Le terme barbaros est « formé sur une onomatopée évoquant le bredouillement,
l’expression incompréhensible : le sanscrit barbara “qui bredouille”,
utilisé au pluriel comme désignation des peuples étrangers, se laisse
bien rapprocher ». (Dictionnaire historique de la langue française,
[DHLF], 1993, t. I, art. « barbare »).
« l’emploi d’une forme qui n’existe pas dans la langue, soit qu’il s’agisse d’une création injustifiée, soit qu’il s’agisse de la déformation analogique d’une forme existante. » (cf. P. Dupré, op. cit., s.v., I, p. 254)**. Ainsi le verbe °investiguer, qui n’existe pas en français, ou la forme vous °faisez sont des barbarismes.

Outre les termes altérés, ceux que l’on emploie dans un sens autre que celui qu’on leur donne habituellement appartiennent aussi à cette catégorie de fautes de langage. Enfin, des incorrections morphologiques telles que des °chevals, °la °cheffe ; voilà ce qu’°encoure cet écrivain, ou des faux-sens tels que °courrier au sens de lettre sont des barbarismes caractérisés.

Des fautes de verbes comme je vous °serais gré [au lieu de je vous saurais gré]* de me répondre dans les dix jours ;  °bruisser [au lieu de bruire] : la ville °bruisse [au lieu de bruit] de rumeurs ; l’accusé ne se °départ [au lieu de ne se départit] pas de son calme ; cela °ressort de [au lieu de ressortit à] — ou des néologismes grossiers forgés par ignorance plus que par dessein, tels solutionner pour résoudre, °nominer pour désigner ( ou proposer) pour un prix, sont aussi des barbarismes, soit des erreurs comme en commettaient en grec ancien les étrangers, que les Grecs appelaient de ce fait barbares. Les Romains à leur suite désignaient du même terme, latinisé, tous les peuples qui ne parlaient ni grec ni latin.

Autres barbarismes néologiques : dans un dépliant d’une organisation caritative, il est question d’enfants °malnutris  Il n’existe pas de verbe °malnutrir (formé sur la malnutrition) ; c’est sous-alimentés qu’il faut écrire.  Ou encore ceci : « M.C.-R., qui s’est toujours présentée comme la °défenseuse des femmes » : comme il n’existe pas de verbe °défenser on ne peut former (sur le substantif apparenté) un féminin en –euse, contrairement à chanteuse, baigneuse, dénoyauteuse, etc., termes féminins dérivés des verbes chanter, [se] baigner, dénoyauter. En revanche défendeur, défenderesse, formés sur le verbe défendre existent : cf. Littré, s.v.

Des fautes de verbes comme je vous °serais gré de me répondre dans les dix jours au lieu de je vous saurais gréCet emploi idiomatique du verbe savoir, que connaît aussi l’allemand –
jemandem für etwas Dank wissen – est un hellénisme remontant à Homère
(IXe s. av. J.C. — cf. p. ex. Iliade, chant 14, v. 235) : χάριν εδέναι τινί
/ charin eïdénaï tini : savoir gré à qqn. A noter que gré n’est pas
un adjectif, mais un substantif signifiant ce qui plaît, ce qui convient.
On le rencontre dans diverses expressions telles que de bon gré, à votre gré,
de gré à gré, au gré de, etc. — Quant à la formulation d’un délai, l’expression
correcte est celle de l’exemple, et non celles du jargon commercial
d’aujourd’hui °à dix jours °net(s ?) ou °sous dix jours !…
Attention à ne pas confondre ce verbe intransitif du 2e groupe
(inf. en –ir, part. prés. en –issant), qui se conjugue avec l’auxiliaire avoir,
s’emploie avec la préposition à et signifie relever de, avec son homonyme du
3e groupe (inf. en –ir, part. prés. en –ant), qui se conjugue avec
l’auxiliaire être,se construit avec la préposition de et veut dire sortir
de nouveau ; êtreplus frappant, résulter. –– Ressorrtir à
(qui signifie ici être relatif à,se rattacher à) vient de l’ancien français
sortir, au sens d’obtenir par le sort, de recevoir en partage (une nationalité,
p. ex., comme c’est le cas du ressortissant d’un pays) ; il veut donc dire
d’abord : être du ressort ou de la compétence de qqn, de la dépendance de
quelque juridiction : ces affaires ressortissent à (et non °ressortent de)
la Cour d’appel (c.-à-d. relèvent de la Cour d’appel). Au sens courant,
il signifie dépendre de, appartenir à.
; °bruisser au lieu de bruirela ville °bruisse de rumeurs, au lieu de bruit ; l’accusé ne se °départ au lieu de ne se départit pas de son calme ; cela °ressort de, pour ressortit à — ou des néologismes grossiers forgés par ignorance plus que par dessein, tels solutionner pour résoudre, °nominer pour désigner ou proposer pour un prix, sont aussi des barbarismes, soit des erreurs comme en commettaient en grec ancien les étrangers, que les Grecs appelaient de ce fait barbares » (cf. P. DUPRÉ, op. cit., s.v., I, p. 254)Et les auteurs d’ajouter ce commentaire désabusé : « Il n’est pas question
d’énumérer ici tous les barbarismes que l’on rencontre chez nos contemporains ;
on trouvera les principaux à leur ordre alphabétique, ou plutôt la forme
correcte, car il est dangereux d’imprimer les formes incorrectes. Malheureusement,
ceux qui commettent des barbarismes en sont généralement inconscients, et
n’iront donc pas chercher le mot à sa place. Essayons de les mettre en garde
ici contre certaines fautes fréquentes : attention à bien connaître la conjugaison
de verbes comme bruire, clore, conclure, échoir, se départir, tressaillir,
vêtir ; attention à bien écrire et à bien prononcer des mots comme caparaçon,
dégingandé, dilemme, hypnotiser, pantomime, rasséréner, rémunérer. »
― Le Dictionnaire des difficultés de la langue française de THOMAS, donne à la
suite de l’article consacré au terme de barbarisme une liste des principaux
barbarismes et solécismes de notre temps, susceptible d’être allongée à l’infini.
. Les Romains à leur suite désignaient du même terme, latinisé, tous les peuples qui ne parlaient ni grec ni latin. – Autre barbarisme néologique : « M. C.-R., qui s’est toujours présentée comme la défenseuse des femmes : comme il n’existe pas de verbe °défenser, on ne peut former un féminin en –euse, contrairement à chanteuse, baigneuse, dénoyauteuse, etc., termes féminins dérivés des verbes chanter, [se] baigner, dénoyauter. Ce barbarisme manifeste l’ignorance – réelle ou feinte ? – de la nature de genre indifférencié ou non marqué du masculin (cf. supra).

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